Une vie sans fin
- L'abeille lunaire

- 20 janv.
- 5 min de lecture
réflexion sur le film Un jour sans fin (ou groundhog day)
Petit.e c'était une comédie,
Ado j'y voyais le comble de la tragédie,
maintenant je l'envie.
J'envie ce journaliste égocentrique coincé dans la même journée pendant quelques éternités, je ris de ces dialogues si bien construits et de ce Bill Murray génial, je ressens chaque suicide comme si on me tailladait les veines. A chaque fois qu'il abandonne j'ai le cœur qui tangue.
Inutile de revenir sur le pourquoi ce film est une pépite au sein du genre comique. Il est mythique, ses répliques ne lassent pas, l'absurde de sa situation continue de faire rire nos générations, l'esthétique et le montage sont parfaits, bref.
C'est peut-être aussi parce que tout est fait pour nous faire rire,
de la musique au nom de la marmotte, des dialogues au découpage des scènes,
qu'il n'en est que plus terrible.
Comment ne pas s'effondrer en le voyant se suicider une dizaine de fois,
malgré tout le comique mis en scène,
lorsque l'on sait à quel point « abandonner l'idée de vivre » est lourd de sens ?
De toute façon, n'est-ce pas toujours l'absurde qui nous mène à abandonner ?
Il n'y a qu'un seul sujet philosophique vraiment sérieux, c'est le suicide, écrit Camus. Alors comment ne pas prendre sérieusement ce personnage bloqué et désespéré, se suicidant si souvent ? Comment ne pas compatir, imaginer, désespérer à son tour et se projeter ?
Parce qu'un jour sans fin n'est pas qu'une idée d'ahuris, une sorte de film fantastique irréaliste, c'est une analogie, une figure de style merveilleusement camouflée dans l'humour. Faire réfléchir avec une blague, ça n'est pas donné à tout le monde. Etre intelligent.e en faisant rire, une rareté. C'est pourtant ce qu'est ce film, à mon sens.
Un film qui nous apprend à différencier la superficialité de la réalité. Des valeurs que l'on véhicule à chaque fois que nous ouvrons la bouche aux petits actes quotidiens qui nous définissent. De ce qu'on pense de soi à l'opinion que les autres ont de nous. Qu'est-ce qui compte vraiment ?
Etre heureux.se, et en ça ce film change tout ce en quoi l'on croit. Il ne s'agit plus d'être le meilleur, de faire carrière, d'avoir la femme qui est inaccessible – et qu'on ne désire que pour cela – maintenant il s'agit de vivre sa vie. Vivre sa vie pour soi et pour les autres.
N'est-ce pas ce qu'il fait dès le début, cela dit ? Il ne vit que pour lui et le regard des autres. Paradoxalement, c'est à ce moment là qu'on ne vit plus pour personne. Ne vivre que dans le regard des autres, et pour l'individu que construit le monde, ce n'est pas vivre. C'est jouer le jeu. Et on n'a jamais vu de jeu aussi triste.
En cela je vois dans ce film une critique sur notre manière de travailler, d'aimer, de vivre, d'envisager les autres, etc. Une critique d'un système capitaliste et libéral. Et ce n'est même pas tiré par les cheveux, on peut toujours critiquer le capitalisme, même là où on ne pensait pas qu'il en était question.
Un jour sans fin parle-t-il du capitalisme ? Assurément. Parle-t-il de renverser le capitalisme ? Indirectement, oui et non. Phil Connors est la représentation de l'homme d'affaire accompli. Sa superficialité est conforme aux critères d'un self made man, il est ce que le système attend qu'il soit (et il est antipathique). Puis il doit revivre le même jour, tous les jours, refaire le job qu'il déteste, tous les jours, dire ce en quoi il ne croit pas, tous-les-jours. Dès le deuxième jour il n'en peut plus, au troisième il abandonne sa tâche professionnelle, au cours de son éternité il bâcle la besogne à mainte reprise, voire la déserte. Plus rien n'a de sens. Or c'est exactement la critique que nombre d'entre nous faisons au capitalisme : alimenter un monde absurde, un monde où nos actions, nos êtres et nos convictions n'ont aucun sens. Même le temps, contre lequel on ne peut rien, nous enferme dans un cage invisible.
En revanche, Phil Connors ne découvre pas que le travail n'a aucun sens, mais que sa manière de le faire n'en a aucun. De plus on ne peut pas parler de critique du capitalisme à proprement parler étant donné que sa dernière journée est également faite de ce travail auquel il se résigne – mais qu'il fait très bien cette fois. Mais pourquoi le fait-il bien ? Pourquoi arrive-t-il à faire son travail sans désespérer ? Parce qu'il y met du sens. Un peu comme Sisyphe en poussant son rocher. Il se concentre sur les petits choses, quitte à devoir tout recommencer.
Mais quitte à être bloqué là, autant faire de son mieux. Et quitte à devoir parler devant une caméra, autant dire des choses qui ont du sens. Un jour sans fin c'est le métro, boulot, dodo. Si on ne peut pas en sortir, autant y insérer du sens, des « mini-révolutions », autant y mettre ce que l'on peut y mettre de plaisir et de convictions.
Le temps se joue-t-il de nous ? Ou bien une entité supérieure malaxerait le temps pour nous y bloquer ? Dans tous les cas, une philosophie du temps n'a jamais fait de mal à personne. Dans le meilleur des cas on comprendra peut-être que personne ne peut maîtriser le temps, que certains veulent le faire rentrer dans des horloges, des réveils et des journées remplies de missions, mais libre à nous de faire fondre les montres, désactiver les réveils (ou les détruire comme Phil le fait) puis, à la fin, de remplir ce temps étrange par des missions qui ont du putain de sens.
C'est en sortant du culte de la perfection, de la superficialité, de la carrière sans humanité et du temps vidé de consistance que Phil arrive à faire les choses bien, à faire ce qui lui tient à cœur, à faire les choses selon ses valeurs.
A lui il a fallu une éternité pour comprendre que ce qui compte vraiment : l'humain. Même le plus chiant, le plus irrespectueux ou le plus sale compte. Comprendre que ce qui compte vraiment c'est l'humain, donc c'est lui aussi. Parce que faire semblant, se comporter comme un connard juste pour réussir un taff débile c'est de l'auto-destruction. Au même titre qu'un régime minceur pour être digne de figurer sur une couverture de magazine, au même titre qu'un acte de violence ou de déni pour mériter d'être fonctionnaire.
Ah ça oui, ça il fonctionne le système. Mais au détriment de qui ?
S'ils veulent qu'il y ait des catégories, des étiquettes, des « camps »,
à nous de choisir dans lequel nous voulons être.
Pourquoi envier Phil Connors ?
Je ne dis pas qu'il faut l'envier, non, ça c'est mon esprit tordu. Mais parfois j'aimerais avoir une éternité, nécessaire pour comprendre des essentiels, pour déconstruire tout ce qu'on a artificiellement bâti en moi, pour comprendre l'ampleur de ma bêtise et de mes erreurs ; une éternité qui, tout compte fait, ne sera qu'une journée pour les autres. Si le temps est relatif, j'aimerais bien profiter de la relativité.
Le temps m'a toujours embêté.e. Jamais assez, toujours trop, jamais bien utilisé. Et je me sens pressé.e ou empêché.e, mais à choisir entre trop de temps et pas assez je préférerais en avoir trop. J'aimerais vraiment que quand une journée se passe mal elle recommence, encore et encore, jusqu'à ce que je la fasse bien. Comme un niveau dans mario bros, ouais.
Puis bon, quitte à mourir et à se détruire, autant en retirer des leçons. Et parfois il nous faut du temps pour apprendre, et une vie merde ce que c'est court. Ici j'ai beau me sentir mourir, apprendre lentement, le temps continue et je suis en retard. Quel concept de capitaliste... mais voilà, il faudrait bien un jour sans fin pour oublier toutes ces idées, ces mots vides.
ça n'a peut-être aucun sens, mais c'est ça, les sentiments.
et je sens bien qu'une éternité
ne serait pas de trop pour reconstruire ce qu'on m'a imposé,
ce que j'ai abîmé, ce qui m'a échappé,
ce dont je rêve encore, malgré tout ce maudit temps.
signé : une abeille lunaire




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