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Adventure Time s1 ep8

L'installation du capitalisme


contexte

En dix minutes cet épisode nous offre un aperçu du type de réflexion ayant mené à notre mode de vie actuel : ce que nous voulions faire peut être fait par d'autres, plus rapidement, et ainsi nous permettre de se dégager du temps. Aussitôt dit, aussitôt fait, Finn et Jake « embauchent » quatre dudes découverts dans un bloc de glace – on peut supposer que ces travailleurs, comme ils s'appellent eux-mêmes, viennent de notre époque et, donc, qu'Adventure Time se passe dans un avenir lointain sinon dans une autre dimension de notre réalité.

Plus les travailleurs travaillent, plus ils sont heureux.

Moins les personnages « travaillent » plus ils sont heureux.

Jusqu'au moment où les « patrons » réalisent (et c'est là la différence avec la réalité) que les travailleurs font « mal » leur travail, ou du moins pas comme espéré. Ainsi les personnages sauvent encore la situation et tout revient à la normal.


Aussi satirique pour tous les personnages soit cet épisode, que peut-on dire de ces portraits des travailleurs, des patrons et des a prioris que cet épisode suppose ou, au contraire, remet en question ?


Les travailleurs

la première apparition des travailleurs est, à mon sens, celle qui détient le plus de réponses. En effet, en décongelant ils ne se souviennent de rien à part de ce qui probablement occupait le plus de place et de temps dans leur ancienne vie : le travail. Ils ne savent même plus qui ils sont, juste qu'ils étaient des travailleurs. Et, comme à toutes les seules vérités que nous avons, nous nous y accrochons férocement. Avec un cheminement de pensées simple et logique ils deviennent ce en quoi ils sont sûrs : des travailleurs. Tout comme avoir la certitude d'être vivant ou d'exister nous pousse à nous penser comme des êtres vivants, or rien ne l'affirme à part nous-mêmes.

Fatigué de ses tâches, Jake les confie aux travailleurs qui, efficaces, finissent de convaincre Finn. De plus, comment résister à ce qu'on nous demande avec tant d'ardeur ? Où est la différence entre « offre-moi cette glace j'en ai tellement envie s'il-te-plaît » et « tue moi je t'en prie j'en ai tellement envie s'il-te-plaît » ? On me répondra : la morale, l'éthique, la valeur de la vie, la profondeur de ce désir. Mais un individu peut très bien ignoré, ou choisir d'ignorer, ce qui est bon pour lui.

Tout est question d'éducation : être éduqué en travailleurs fait de nous des travailleurs acharnés et dépendants du travail. Le texte du collectif K.R.Ä.T.Z.Ä « Eduquer est ignoble » permet d'approfondir et de remettre en question la notion d'éducation profondément hiérarchique et violente.

Etre éduqué en un but précis nous rend aveugle à toute autre éventualité, ce qui explique et « justifie » les actions des travailleurs qui pensent toujours « bien faire » selon ce que le patron leur a dit de faire et qui, aussitôt privé de récompenses ou de reconnaissances, explosent de colère.


Les patrons

Les premiers « patrons », sûrement existent-ils autant que « l'état de nature » mais passons, ont sûrement été comme Finn et Jake : sans mauvaises intentions. L'idée étant d'arranger tout le monde : on me demande du travail et je suis en mesure de leur offrir, de plus, ils semblent ravis de travailler tandis que je suis ravis de me reposer, de manger et de jouer.

Mais on peut alors leur reprocher d'être irréfléchis et impulsifs.

Seulement comment ne pas l'être quand une situation a plus d'avantages que de méfaits ? Comment envisager des conséquences si aucune expérience précédente ne nous prévient des conséquences d'une même décision ? La philosophie, l'introspection, bref, l'esprit peut créer alors autant lui faire créer des scénarios et prévoir des risques. Un chouïa de paranoïa n'a jamais tué personne. Mais bon passons, ça reste un épisode de dix minutes visant le divertissement et non pas la dissertation, donc admettons le cas « état de nature ».


Les individus devenus patrons pensent agir pour leur bien-être, nous les voyons jouer à un jeu vidéo, manger et dormir. Certain.es diront sûrement qu'il n'en faut pas davantage pour être heureux.se, mais tout est question d'équilibre et d'honnêteté : est-ce que Finn et Jake ont l'air heureux ? Sur le court terme, ensuite la situation est physiquement douloureuse mais ils sont convaincus que c'est « le mieux ».

Cette immobilisme est la caricature même de l'adolescence après l'enfance à courir partout et à rire de tout, drogués par l'adrénaline. Finn et Jake étaient très heureux avant que les travailleurs n'arrivent pour leur mâcher le « travail », et les catholiques seraient bien contents de dire que c'est leur paresse, péché mortel, qui gâche l'expérience ! Ils pourraient mobiliser leur énergie pour faire mieux ou autre chose. Mais une pensée mieux construite – une pensée anarchiste – dirait que le problème est dans le manque de mesure : peu importe la paresse, peu importe qui fait quoi et comment on est heureux.se, le problème est dans l'exploitation et le malheur de chacun.


La bonne action se juge par le degré de bonheur qu'elle procure, ce que finissent par oublier les antagonistes à la fin de l'épisode : le bonheur ne compte pas s'ils sont en sécurité. C'est ainsi que tout le monde – TOUT LE MONDE – devient victime d'un système fasciste et dépressif.


Il est intéressant de voir que nos héros prennent la position des patrons qui si souvent sont présentés comme les méchants dans le monde capitaliste que nous connaissons. En plus de relativiser la responsabilité que l'on met en un seul individu on peut comprendre globalement comment fonctionne un système de transaction des forces de travail.


Résultat du capitalisme :

chacun agit en son propre intérêt : c'est là une parfaite illustration de l'individualisme et de l'inconscience (au sens d'irréfléchi, le manque d'introspection et de gestion intelligente de soi). Dans les deux cas, l'individualisme finit par un mécontentement et une forme de souffrance.




Le bien-être et la capacité de jugement


J'ai trouvé intéressant de constater que tous les personnages étaient ici « satisfaits » de leur situation jusqu'à ce qu'ils comprennent que le bonheur relatif des uns ne faisait pas le bonheur des autres et que c'était pourtant le bien commun, et non le bien d'un seul, qui était important.

Chaque individu est convaincu d'être sur « le droit chemin » tant qu'il se sent bien, validé et légitime dans son comportement. Même les travailleurs qui, dans la réalité, incarnent le statut soit de révoltés soit de victimes (d'un système capitaliste dont les patrons sont les grands gagnants), sont ici acteurs de leur bonheur. On peut se demander justement comment traiter ces travailleurs heureux de travailler dans une optique d'abolition du système capitaliste. Mais cela mène justement à une redéfinition du travail qui, ici, est sous-entendue entre le « travail » de Finn et Jake, motivé par le besoin ou le plaisir, et le « travail » des travailleurs qui ne savent tout simplement pas faire autre chose.

Finn et Jake sont des êtres simples qui aiment danser, manger de la tarte aux pommes, jouer aux jeux vidéos et partir à l'aventure, leur « travail » ne porte même pas le nom de « travail », ce n'est qu'une succession de tâches normales ou d'objectifs personnels qu'ils cherchent à atteindre.

De l'autre côté les travailleurs n'ont aucune vie à eux et ne sont définis que par leur action de travailler pour quelqu'un d'autre et pour un objectif a priori inexistant si ce n'est travailler. Ils sont ainsi dépeints comme heureux de travailler, mais là vient la question du bonheur. Qu'est-ce que c'est ? Comment le définir ? Un bonheur ressenti de la « mauvaise manière » est-il tout autant légitime ? Instinctivement je dirais qu'il cesse d'être légitime quand commence le malheur d'autrui. Mais c'est une question plus large si elle devait être abordée concrètement dans une réorganisation et reconstruction de notre société.

Savoir ce qui est bon pour nous et ce qui nous rend heureux.se sont deux choses distinctes qu'il ne faut pas perdre de vue, et l'éducation classique, académique et capitaliste ne nous aide pas à répondre à ces questions.


La responsabilité, qui sont les méchants ?


J'aime dans Adventure Time que personne ne soit ni gentil ni méchant. Bien sûr le roi des Glaces est assez antipathique, mais il s'y prend simplement de la « mauvaise manière » pour être aimé (je viens de commencer la série donc à voir le développement, no spoil). De même les travailleurs ne sont pas mal intentionnés, or c'est l'intention qui souvent détermine si une personne est ou non mauvaise.

Hors de la série, pour filer la métaphore d'une société capitaliste, à qui en vouloir dans cette dynamique ? Aux patrons qui ne comprennent pas l'envergure de ce qu'ils commencent ? Aux travailleurs de réclamer du travail parce qu'ils sont convaincus d'en avoir besoin ? Si l'épisode se termine bien c'est aussi parce que le monde d'Adventure Time, comme précisé au début, est une utopie. Dans ce monde-ci, les patrons ne se rendraient compte de rien, ne délivreraient rien de personne, ne culpabiliseraient pas d'avoir engendré quoi que ce soit tant que c'est en leur intérêt. Il est facile de se rendre compte quand nous devenons égoïstes dans un monde où l'individualisme est néfaste à notre propre bien-être. Il n'y a qu'à prendre l'exemple d'une petite société : l'amour. Dans un cercle d'ami.es par exemple on se rendra vite compte si notre comportement est toxique car les personnes que nous aimons, et qui ainsi participent à notre bonheur, seront malheureuses. Le réajustement sera alors non seulement nécessaire mais désiré. Or dans une société sans attaches, sans amour, où ne compte que soi et son bien-être (ce qui est légitime en soi), le réajustement ne va pas de soi.


Pour conclure je saluerai cet épisode pour son entreprise de caricature mais aussi d'explication de ce qu'est une société capitaliste, de la façon dont elle se construit et des biais qu'elle suppose. Je ne sais pas dans quelle mesure Adventure Time s'adresse aux enfants, mais je pense que ça peut être intéressant dans leur construction. Seulement il faudrait relativiser le portrait très abruti des travailleurs qui sont incapables de la moindre remise en question, ils ne possèdent aucun esprit critique. Si nous savons, nous, que c'est une caricature et que leur bêtise est absolument la faute de leur monde capitaliste et pourri jusqu'à la moelle, je me questionne toujours sur la capacité d'un enfant à le comprendre (je pourrais être surpris.e).


Je m'en vais continuer la série,

zoubis


signé : une abeille lunaire




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