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Privilèges


Avoir du temps ou en manquer


Il y a toujours des raisons de se plaindre (certain.es en trouvent même beaucoup), et l'une des plus courantes et légitimes concerne le temps : jamais assez de temps, pas le temps, ou au contraire avoir du temps à ne plus savoir quoi en faire.

Les rythmes inhumains et l'ennui esquivé par le divertissement, voilà deux fléaux de notre époque, deux monstres parmi tant d'autres problématiques. L'un assassine sinueusement, l'autre abrutit efficacement. L'un est un manque de temps pour le repos, la création et la simplicité, l'autre une léthargie et un manque de créativité flagrant, un temps long qui nous engourdit.


C'est aussi au temps que l'on a, ou dont on ne dispose pas, que l'on peut différencier certaines catégories de la population, identifier des privilèges ou des discriminations. Intuitivement on dirait que celui qui a du temps est celui qui a moins besoin de travailler, et c'est en effet un privilège que d'avoir le temps à notre époque. De l'autre côté, celui qui manque de temps est celui qui est inondé de travail, son temps est dévoré par son activité alimentaire.

Pourtant, un privilégié pourra remplir son temps de manière inhumaine afin de conserver ses privilèges ou répondre à une addiction liée à son activité, et de la même façon un individu peut se voir imposer du temps (chômage, congés forcés) et ne pas savoir quoi en faire, donc le subir.


Mais, en soit, avoir du temps est toujours un privilège.


Entre choix libre et dilemme


Tout dépend la façon dont on s'en sert. Manquer de temps, même si on entendra qu'il « suffit » de bien savoir « organiser son temps » pour ne pas en manquer, est problématique et handicapant. Car il ne s'agit pas seulement de bonne volonté. La bonne volonté n'est qu'un préjugé libéral, et on commence à connaître le refrain.

Tout individu ne décide pas, et n'est pas libre de décider, de son emploi du temps. Le chômage par exemple ne dure pas par manque d'investissement de la part de l'individu, les délais sont longs, les réponses se font attendre, les services administratifs peuvent être bloqués ou débordés si bien qu'on ne peut rien faire à part attendre. Un.e travailleur.euse ne décide pas forcément de commencer son activité à 8h et de la terminer à 16 ou 17h, parfois plus tard selon les besoins de l'entreprise. Et une fois rentrée la personne n'a pas vraiment le choix d'étendre ou non sa lessive, de faire ou non les courses. Dire le contraire serait naïf, surtout pour les personnes en charges d'enfants. « On a toujours le choix », eh bien non.

L'illusion du choix est toujours là, le choix libre lui ne l'est pas.


Pareillement, avoir du temps (infligé ou désiré) et le passer à « ne rien faire », à scroller sur son téléphone ou à regarder une série au lieu de s'ennuyer ou de faire des choses considérées plus « artistiques », « productives » ou « saines », cela non plus ne relève pas vraiment du choix. Ce n'est pas le propos ici, mais l'addiction n'est pas un choix, et en sortir demande bien plus que d'avoir le choix. Au contraire, parfois c'est quand on n'a plus le choix (entre mourir ou guérir, ce qui est un bon exemple de choix illusoire) que l'on peut en sortir.

Fuir l'ennui, la créativité, les activités non pas nécessairement productives mais davantage contemplatives, cela n'est pas un choix, c'est une conséquence. La conséquence d'une addiction généralisée à l'activité, au stress, à une boulimie de l'information et de la stimulation.


Autrement dit, avoir le temps pour faire un choix libre est aujourd'hui un des plus grands privilèges.


Non seulement cela ne peut être déterminé que par une organisation spatio-temporelle fine et peu coercitive, mais également par une éducation et une sensibilisation aux nouvelles technologies, à la culture, au fonctionnement de notre cerveau et aux impacts des addictions (entre autres). La liberté et le temps, deux choses dont nous sommes privé.es chaque jour.


Mes dilemmes et mes privilèges


Alors quand je comprends que je dispose partiellement des deux, pas nécessairement en des quantités astronomique mais plus qu'une bonne partie de la population, je comprends que je ne dois pas le prendre à la légère. Comme le dirait un.e ami.e, je suis également valide (sans handicap limitant), et sans addiction également (ou pas à un stade trop avancé). En d'autres termes, tout est là pour que je fasse les choses bien, pour moi et pour les autres. Si je n'y arrive pas, c'est que je n'use pas bien de mes privilèges et je ne peux m'en prendre qu'à moi-même.

Blanc.he, valide, cultivé.e, logé.e, entouré.e de proches prêts à m'aider en cas d'urgences, étudiant.e boursièr.e sont autant de privilèges qu'il me faut prendre en considération, non seulement par égard pour celleux n'ayant pas mes chances mais également pour que mon choix final, quand j'ai l'opportunité de faire une choix libre, soit le plus juste possible.


Par exemple, celui de partir ou de rester.

Les deux sont possibles, je ne suis forcé.e par rien ni personne, si ce n'est mes propres peurs, les diktats intériorisés et les projections de mes angoisses sur les attentes d'autrui. Partir avec un endroit où aller, être accueilli.e, créer une vie différente, marginale, mais une vie désirée, ou rester, dans un endroit que je connais déjà, proche de celleux que je connais depuis toujours, là où je peux travailler et vivre sans risques, vivre une vie toute faite, facile, dont je suis capable et où je suis compétent.e, mais une vie étouffante.

Les pour et les contre se valent, d'un point de vue purement rationnel. Émotionnellement c'est différent, peut-être est-ce en cela que le choix libre se distingue, peut-être est-ce en cela qu'il est beau et rare. Un choix libre est un choix dicté par le cœur, l'affect, l'individualité, non par la peur, l'emprise ou le people pleasing. C'est un choix égoïste mais un choix désiré, un choix qui peut faire peur mais qui n'est pas initié par la peur. Choisir entre mourir ou voir mourir quelqu'un n'est pas un choix. Rationnellement si, mais pas un choix libre. Notre esprit est pris en étau entre deux souffrances et initié par une peur immense, celle de la mort, intrinsèque à toustes, celle de la perte, également inhérente à la plupart d'entre nous. En d'autres termes, on ne peut pas parler de choix, mais de dilemme. La peste ou le choléra ?


Aujourd'hui, me demander de devenir fonctionnaire ou de continuer mes études vers un master, c'est ma peste et mon choléra. Bien sûr, je « choisirai », mais ne vous étonnez pas si je n'y vais pas de gaieté de cœur, ne vous étonnez pas si je râle ou que je sabote un peu de l'intérieur. Et c'est pour ça que je dis que la plupart des individus aujourd'hui ne font pas un métier qu'iels aiment, parce qu'il a beau être « choisi » il n'est que le résultat d'un dilemme triste, déguisé en liberté.


Tu veux faire quoi plus tard ?

Des trucs qui me rendent heureux.se.

Nan mais, dans ce qu'on te propose.

Mais je ne veux rien faire de tout ça.

Tu es obligé.e, tu n'as pas le choix. Tu dois choisir.

Bah.. ça. C'est le moins pire.

Okay ! Tu es content.e ? C'est ce que tu voulais, non ?


Quelle hypocrisie absurde.



Pour aller plus loin :


sur le travail




texte "mal à la tête", réflexion sur sa position dans la société, sur le bourrage de crâne, sur notre soit-disant stature "intellectuelle" etc


privilèges divers analysés







abeille lunaire

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