top of page

Les sales connes de la forêt

texte écrit le 12 décembre 2025, quand le cours a cessé de me passionner

texte inspiré de l'illutration de @myzuchi sur instagram


myzuchi

***



Il était une fois une petite fille ordinaire d’un village paisible et dont la chère mère était considérée comme la plus belle femme que quiconque ait pu voir. Devenue mythique en ce lieu rural et éloigné, on l’appelait partout le Petit Chaperon Rouge. La boulangère, le facteur, même le professeur demandaient à la petite fille des nouvelles de sa maman : “comment va notre joli Petit Chaperon Rouge ?”


Mais, lorsqu’en grandissant la petite jeune femme apprit que sa tendre mère avait été goûtée par un loup, événement dont elle gardait sur le ventre une cicatrice et dont le nom naïf ne faisait que lui rappeler cet événement, l’enfant vit rouge.


Dans tout le village elle cria qu’il était irresponsable d’avoir laissé une enfant s’aventurer dans la forêt toute seule, dans tout le village elle s’indigna qu’à cette époque les loups sauvages existent encore, dans tout le village on lui dit de se taire car, après tout “il n’y avait pas mort d’homme”.


“Non, répliqua la jeune femme, il y a mort de femme.”


Car la grand-mère du Petit Chaperon Rouge, elle, était bien morte après l’événement traumatique de sa petite-fille, et personne n’en disait mot. Après tout, le Petit Chaperon Rouge, lui, était revenu, bien vivant, et de problèmes on n’entendit plus parler.


Un jour, sa mère ayant cuit et fait des biscuits, lui dit : “va voir mon ami le chasseur, on m’a dit qu’il était au plus mal, porte-lui ces biscuits et ce pot de confiture, il habite juste après le bois qui longe le village, mais fais attention à toi et ne parle à personne”. La jeune femme enfila donc son grand manteau noir, couvrit ses cheveux bruns de sa grande capuche et se mit en route.


A peine s’enfonça-t-elle dans le bois qu’elle vit plusieurs bûcherons regroupés au pied d’un arbre qu’ils ne touchaient point. Plus curieuse que prudente, la jeune femme s’approcha.


“Que faites-vous donc, messieurs ?”


Les bûcherons s’écartèrent et laissèrent voir un vieux loup mal en point, essoufflé, allongé et mourant au pied de l’arbre.


“Nous allions l’achever, mademoiselle.

-Madame. Monsieur le Loup, m’entendez-vous ?

-Je t’entends.

-Êtes-vous le seul loup de ces bois ?

-Oui, toujours je l’ai été.

-Souffrez-vous ?

-Je souffre.

-Pouvez-vous bouger ?

-Je ne le peux.”


Elle hocha simplement la tête et ordonna aux bûcherons de s’en aller, ce qu’ils firent non sans rire. Elle s’agenouilla auprès de l’animal et le nourrit de confiture, le pauvre loup,

qui ne savait pas quelle main dangereuse le guérissait, lécha ses doigts sans un grognement. Délicieuse enfant. Mais la jeune femme très vite se releva, s’écarta d’un pas et demanda.


“Maintenant que tu souffres moins, dis-moi, as-tu, il y a de cela des années, tué et agressé une grand-mère et sa petite-fille ?

-Moi ? Jamais ! mentit le Loup, désireux de s’attirer les bonnes grâces de la jolie dame. Aucun sang sur mes pattes, aucun mensonge sur la langue, je ne suis qu’un pauvre Loup que l’on déteste par nature et que l’on agresse, sois-en sûre.

-Et d’autres personnes, jamais tu n’as eu envie de goûter à la chaire d’une jeune fille ? Du sang frais ? Une peau tendre ?

-Que nenni!

-Pourtant ce ne sont pas les tentations qui manquent, le bois est entouré de villages plein de jeunes filles en fleurs.

-Je suis un gentil loup, les contes vous mentent, fais-moi confiance. Tous ceux qui traversent cette forêt je les guide et m’en fais des amis, croix de bois, croix de fer.

-Très bien, Loup. Je vais vérifier tes dires, et si tu dis vrai tu sortiras indemne de l’injuste agression des bûcherons ainsi que des suspicions que je fais peser sur toi, tu n’as donc rien à perdre. Repose-toi, je vais traverser la forêt pour voir mon ami le chasseur et revenir te voir sous peu.”


A ces mots, le Loup paniqua à l’idée non seulement qu’elle lui échappe mais surtout qu’elle revienne avec une foule de femmes enragées et outragées, voire un chasseur qui se serait associé à ces hystériques. Aussitôt l’étrange dame disparue, camouflée grâce à sa cape dans l’ombre de la forêt, le Loup se remit tant bien que mal sur ses quatre pattes et courut par le chemin le plus court afin de la prendre par surprise. Non loin de la cabane du chasseur, dont il lui fallait bien connaître l’existence afin de l’éviter, il attendit, attendit et attendit jusqu’à ce que la nuit finisse de tomber et que le jour reprenne enfin le relais. “Où est cette sale conne ma parole ?”


Avec l’aurore, la jeune femme apparu au bout d’un chemin que le Loup ne soupçonnait pas. Furieux d’avoir tant attendu, il s’écria :


“Où étais-tu ? D’où viens-tu ?

-Des autres villages longeant la forêt.

-Que diable y faisais-tu ?

-Je dirais bien que ça ne te regarde pas, mais comme promis je suis allée vérifier tes

dires, cher Loup. Et devine quoi ?”


Des dernières ombres de la nuit apparurent derrière elle des vingtaines de jeunes femmes, adolescentes, adultes et âgées, munies de tout ce qui pourrait servir d’armes contre un ennemi jamais oublié : ciseaux, pelles, aiguilles, casseroles, torches et tisonniers. Le Loup eut un mouvement de recul, la jeune femme, par ses paroles, le pétrifia :


“Pourquoi as-tu peur ? Nous ne sommes que de petites filles courant après les papillons, faisant des bouquets de fleurs et se nourrissant de miel...

-Sorcière ! Traîtresse !

-Moi ? Non, c’est toi qui as menti, je n’ai jamais rien promis, à part qu’en cas d’innocence tu sortirais indemne de cette forêt, or tu devrais plaider coupable, parce que j’ai des centaines de preuves qui en ont assez du miel et préféreraient du sang frais.”


En prononçant ces paroles, la jeune femme s’avança vers la cabane du chasseur sous l’oeil terrifié du Loup blessé. “Qui est là ?” demanda-t-il depuis l’intérieur, “La fille du Petit Chaperon Rouge, je vous apporte des biscuits et ai une requête concernant un loup vraiment très dangereux... -Tire la chevillette, la bobinette cherra.”


A peine la jeune femme tira la chevillette que le Loup s’enfuit jetant, tous les quelques mètres, des regards de proies derrière lui. Au loin il apercevait les flammes des sorcières le suivre, il entendait le grondement de la vengeance se rapprocher et les tirs du chasseur le faisait sortir de ses éphémères et médiocres cachettes. La nuit ne le cachait pas, la forêt n’était pas assez dense pour fuir ses victimes si nombreuses, et quand il cru être tiré d’affaire il sentit un tisonnier lui traverser la cuisse. Son cri éveilla tout le village; il s’effondra et vit s’élever au-dessus de lui, entre son agonie et le ciel, une capuche noir et un regard froid.


“Ô Loup, comme tu as de grandes peines !”


La jeune femme s’écarta et laissa une impressionnante vague se jeter sans pitié sur ce pauvre loup.


Entre le village et le bois, les témoins horrifiés, le Petit Chaperon Rouge soulagé et la jeune femme qui, avec le chasseur, restaient droits et stoïques, l’odeur du sang enivra l’air, le soleil faisait rougir les fleurs, la faim grandissait dans les coeurs. Quand passa un nuage, les femmes s’écartèrent de l’animal, l’ombre le recouvrit, et, suppliant la mort, il prononça ces mots :


“sorcières... odieuses femmes sans... charmes ni reconnaissances, pourrissez... en enfer sales... connes.”


Tous s’en allèrent et laissèrent ce reste d’être mourir des heures durant. A la fin de la journée, après que chacun se soit gavé de biscuits, de lait frais et de miel, la jeune femme revint observer cette agonie main dans la main avec sa mère.


Le silence sembla définir la cruauté de l’humanité...


“Je ne pensais pas te revoir, je suis ravie que ce soit en ces circonstances. Les sales connes te retrouveront aussi en enfer, si tu en doutais. Aucune forêt ne sera plus jamais assez terrifiante pour te cacher. Adieu.”


... et le dernier souffle de ce loup permit à la respiration de ce Chaperon Rouge de s’apaiser et d’aimer sa vie sans plus craindre cette forêt.



MORALITE

on voit ici que de jeunes enfants, surtout de jeunes filles, intelligentes, fortes mais gentilles, sont très mal entourées par toute sorte de gens, et que c’est chose logique qu’on dit étrange

s’il en est tant que ces gens-loup mangent. Je parle au pluriel, car tous les loups sont de la même sorte : ils sont tous à la vue de la peau d’humeur accorte, sans bruits, sans respects, toujours derrière nous, se disent évolués et doux

mais sont les premiers à nous appeler Mademoiselle à rentrer chez nous, ignorant les ordres, les plaintes, le fiel, sans craindre ni lois, ni représailles, car aux yeux de tous ils sont doucereux, alors criez, étranglez, vengez-vous aux yeux de tous




Lire le conte de Perrault ici


signé : une abeille lunaire


Commentaires


Post: Blog2 Post
bottom of page