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De soi aux autres


Je doute souvent de l'homme « bon par nature ». Au même titre que de l'homme « machiavélique par nature » d'ailleurs. L'idée de Rousseau voudrait que l'homme soit bien bon par nature, mais que ce soit la société qui le rende avide, égoïste, cruel. C'est une idée. Mais la société est une idée humaine, avec ses qualités et ses travers, c'est l'idée de "l'homme bon", alors pourquoi la blâmer? Cependant elle a bel et bien un impact sur cette nature humaine, aujourd'hui quelque peu déboussolée. De plus, c'est insinuer que l'homme n'est en rien avide ou égoïste sans société... Et cela me laisse perplexe.

« Bon », tout d'abord.

Si par là on pense « généreux, donner sans attendre de recevoir en retour, sautiller au milieu des papillons et appliquer la philosophie bisounours », je ne dirais alors pas que l'homme est BON naturellement... Si, en revanche, par « bon » on pense « raisonné, raisonnable, logique, humain », je pense qu'on se rapproche de la vérité. J'aurais tendance à dire que l'homme est naturellement capable de s'équilibrer. Qu'il sait naturellement ce qu'il lui faut, ce qu'il ne lui faut pas, ce qu'il veut pour lui et ce qui est néfaste aux autres. Qu'il sait naturellement, finalement, comment se construire et survivre. Et cela est bon, positif. Mais de ce fait, cela suppose bien que sa principale source de motivation est l'égoïsme. Mais je vois tout de suite le lecteur s'offusquer... Oui tu es égoïste, et ce n'est pas grave ! Ou du moins, tu devrais l'être. Là se trouve tout le problème. Revenons sur le terme d'égoïsme, désormais beaucoup trop connoté et interprété.

« L'égoïsme » c'est agir dans son intérêt avant d'agir dans celui des autres. Mais pourquoi notre intérêt serait mauvais ou à minimiser par rapport à celui des autres ? C'est se faire passer en premier. Mais quoi de plus naturel ? Si l'homme n'était pas égoïste il mourrait de froid, de faim et/ou de tristesse, en bref : il ne survivrait pas bien longtemps.

Ce qui a amené à blâmer l'égoïsme, pourtant naturel et inévitable, c'est l'idolâtrie d'une autre tendance humaine : l'empathie. Si facile d'en faire l'éloge, elle est la principale recommandation de la religion chrétienne (l'empathie et la générosité seraient-elles donc les véritables opium du peuple??). Mais revenons à l'essentiel de ce sentiment, avant toute interprétation. Après tout, l'humain est un animal social, il se développe en meute, a besoin d'interactions pour survivre. Le bébé ne survit pas seul. De ce fait il ne peut pas, en effet, n'être qu'égoïste, sinon l'harmonie du groupe se briserait. L'empathie permet, elle, de mieux communiquer, de soutenir autrui ou de se sentir soutenu, voire d'aider autrui, ce qui évidemment renforce le groupe.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'homme se retrouve avec trois caractéristiques essentielles à sa survie (et naturelles de ce fait) : l'égoïsme, afin d'assurer sa survie et son développement naturel, afin de créer un individu fort et riche ; l'empathie, afin d'adoucir et d'enrichir son rapport à l'autre et ainsi permettre l'entretien de la dernière caractéristique, la sociabilité. Naturellement, l'homme sait équilibrer ces trois aspects de sa vie (je tiens à préciser qu'équilibrer ne signifie pas perfection, stabilité et donc vie fade, savoir équilibrer c'est savoir accueillir le bon et le mauvais, les accepter au même titre, c'est savoir être égoïste pour soi mais aussi empathique pour les autres. Bref, c'est un dosage.) et s'il sait donc les équilibrer, l'on pourrait dire qu'il est bon par nature, car il sait s'assurer une vie équilibrée et donc durable. Enfin, peut-être cela valait-il à la préhistoire. Et désormais ? Et au XXIème siècle ? Où se trouve la nature de l'homme, qu'en avons-nous fait ?





Empathie comme égoïsme ont été mis à rude épreuve. On ne sait plus à quelles doses les utiliser... On oublie les bienfaits de l'égoïsme, on oublie les risques de l'empathie. Car la sociabilité a créé la société, et donc la politique. Et que nous dit la politique, généralement ? Ensemble avant tout, l'ensemble c'est là l'enjeu, là la solution. L'individualité est minimisée, car il est vrai que notre monde de sociabilité n'est stable qu'à la condition d'entretenir de bons rapports. Platon et Socrate n'ont pas tort de ce point de vue, c'est un monde de rapports qui implique tempérance et politique. Mais soyons logiques : il ne peut pas y avoir « société » sans humains, or l'homme peut se dépatouiller sans société (mieux en tout cas qu'une société sans humains...). Le point de départ à cet « ensemble » si prôner de tous, c'est l'humain.

Où nous mènent donc ces politiques (idéalistes) visant le bien commun, l'harmonie, au détriment des vies ? Chaque siècle a son « mal du siècle », plus le XXIème approche plus le mal-être, la dépression, l'anxiété, l'impression d'être seul et perdu se développent et s'imposent à nos sociétés « harmonieuses ». De ce fait ces victimes du « bien vivre ensemble » (angoissés, perdus, déprimés, oubliés) se révoltent, crient, révèlent ces tensions, ces limites de l'utopie du vivre ensemble avant tout. On a prôné la sociabilité, et donc l'empathie, peut-être par peur, peut-être par avidité, peut-être par méfiance, peut-être simplement par naïveté. Mais aujourd'hui la sociabilité a souvent le dessus sur l'égoïsme. On vit davantage par rapport aux autres que par rapport à nous. Quoi qu'il en soit, les tensions sont là. Car finalement, en faisant passer l'ensemble avant l'en soi (littéralement, je veux dire par là les enjeux personnels, le monde intérieur et son harmonie), l'ensemble semble petit à petit s'effondrer (car ses piliers s'insurgent). Si bien qu'on en vient à se demander si vivre ensemble est possible, désormais... (entre ceux qui vivent SEULEMENT pour eux et ceux qui ne vivent QUE selon les autres, nous voilà bien partis)

Mais vous savez, si on ne fait pas harmonie c'est car la discorde nous habite. On a simplement oublié de nous apprendre à vivre pour nous, à force de nous répéter de nous battre pour les autres, pour des notions étranges et poreuses (« peuple », « nation », « patrie »... bon...)





Je ne cherche pas ici à faire une critique négative de l'empathie, de la générosité, ou même du militantisme, au contraire. Mais j'essaie de démontrer que pour bien se faire, il ne faut pas les séparer du rapport qu'a l'individu avec lui-même, de la façon dont il se construit (s'il se construit). J'essaie de démontrer l'interdépendance de l'individu et du monde. Et qui dit interdépendance dit que si l'un est délaissé, l'autre s'écroule. Or, ne voyons-nous pas justement notre monde être bousculé et constamment interrogé sur sa façon d'être ? Je pense que cette fragilité du monde est justement due, entre autres, à l'oubli de l'individu, de la personne (peut-être n'est-ce qu'un problème français ?). On ne sait plus comment être. Peut-être parce qu'on fut obnubilé par l'idée de bien faire société avant de bien faire monde. Et si le monde implique une réflexion sur comment nous sommes en son sein, la société elle, comme je le disais, compte sur l'individu mais ne l'encourage que très peu. L'individu n'est pas à éveiller pour elle, il est à solidifier, pour être capable d'assurer le bon fonctionnement de la société. Enfin... elle n'a pas que de mauvais côtés. Elle a seulement pris trop de mauvaises directions.

Mais aujourd'hui, le débat politique, l'enjeu individuel mais aussi universel, porte sur le monde. Le grand, le vrai monde. Le monde nous échappe, le monde s'écroule, ou nous menace de nous abandonner tout du moins. Les tensions se multiplient, on panique. Alors aujourd'hui on veut militer, on veut lutter, on veut revendiquer un monde plus sensé, plus juste, plus raisonnable. Militer, avec et pour les autres. Autrement dit, user d'empathie et rappeler cette notion à ceux qui semblent l'avoir oubliée (car si on étouffe l'égoïsme nécessaire, d'autres oublient également l'empathie nécessaire). Bien militer c'est d'abord comprendre, doser et transmettre son empathie. Militer c'est se savoir. Car comment un être à qui l'on a appris à ne vivre que pour les autres et pour la société ; comment un être qui n'a pas cherché à se connaître, à éveiller sa sensibilité, à se comprendre ; comment cet être pourrait donc comprendre et user d'empathie ? Comment militer si l'on ignore ce que l'on veut et ce dont l'on a besoin ? Comment prôner l'harmonie dans le monde ; comment aider autrui si nous-mêmes avons besoin d'aide pour ordonner et comprendre notre monde intérieur ? On ne milite pas pour les idées des autres.




Tout part de l'individu.

Par là je veux donc dire qu'il n'y a qu'un être éveillé, conscient et sensible qui peut s'ouvrir au monde et aux autres. Il n'y a qu'un être qui s'est cherché, qui s'est consacré à lui-même, qui peut avoir les capacités non seulement d'aller chercher le monde, mais aussi de créer une société qui va bien avec le monde. C'est de soi aux autres. Bien sûr, naturellement nous allons vers l'autre, mais naturellement nous sommes sensés aller vers nous...peut-être même avant toute autre chose. Et oublier, étouffer cette nature égoïste qui nous pousse à être bien en nous-mêmes, c'est condamner l'équilibre et la stabilité de la société, voire du monde. Élémentaire (Watson…).

Le secret de l'harmonie sociale, pour l'instant de la lutte, c'est l'harmonie et la richesse consciente des individus.



Signé : une abeille lunaire.

1 Comment


phiso
phiso
Nov 29, 2023

Pour des réflexions approfondies sur une approche du monde par l'individualisme jusqu'à l'égoïsme, vous pouvez vous penchez sur les travaux de Stirner (que je ne connais qu'à priori).


Loin de moins de l'idée de faire toujours plus de propagande mais les anarchistes ont souvent eu recours à des réflexions similaires à celle que vous développer, les opposants aussi bien aux nationalistes qu'aux communistes autoritaires, et plus généralement aux démagogues qui savent bien manipuler les termes de peuple, nation, patrie, unité... Il s'agit de mettre l'individu au même niveau que la communauté. Cependant, dans la pratique, ça demande un certain travail démocratique dont nous n'avons pas l'habitude. Ca vous dit d'essayer ?

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